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L’enseignement supérieur à distance

  • 24 mai 2020
  • 10 min de lecture

En faisant ma revue de presse ce matin, je suis tombé sur un article de Libération concernant l’enseignement à distance à l’université :



Cet article m’a donné à réfléchir et surtout à me replonger dans mes souvenirs de l’université, certes un peu lointains mais encore vifs dans ma mémoire et mon expérience d'étudiant chez OpenClassrooms en enseignement à distance.

En substance, les enseignants d’universités (qui ont rédigé cette tribune) se prononcent contre le 100% à distance proposé par l’Education Nationale pour la réouverture des universités. Je vais dans cet article vous donner mon point de vue sur ce sujet qui me touche, étant un ancien professionnel de l’informatique donc très sensible aux questions des nouvelles technologies, mais également en tant que formateur.

Plusieurs arguments sont avancés contre cette évolution du système d’enseignement. Je ne vais pas m’exprimer sur tous, mais sur ceux qui m’ont marqué, citations à l’appui. Malgré tout je vous enjoins, avant de lire mon article, à parcourir celui de Libération pour vous faire votre propre idée. Je ne prétends pas détenir la vérité, encore moins avoir tout compris, si vous n’êtes pas d’accord avec mes propos je vous invite donc à commenter cet article, toujours dans un esprit constructif et de dialogue.

En fin d’article je donnerai mon avis sur un système qui à mon sens pourrait se montrer plus efficace.

Commençons par le commencement avec le chapeau :

La transmission du savoir passe par une interaction vivante avec un auditoire que n’offre pas l’enseignement par écrans interposés, pourtant préconisé dès la rentrée par la ministre de l'Enseignement supérieur. 

Je suis d’accord avec le postulat de base, l’enseignement c’est avant tout une interaction entre un enseignant et ses apprenants. Je m’inscris par contre en faux sur la formule « par écrans interposés ». Ici, on qualifie l’écran d’obstacle à la relation interpersonnelle. Or si le confinement nous a bien appris une chose, c’est que la visioconférence est un lien qui loin de couper la relation, la favorise si on l’utilise au bon moment et à bon escient. Pendant près de deux mois de confinement, pour ma part, cet écran a été le seul lien avec nos familles (la mienne et celle de mon épouse), si bien que nous éprouvions un lien réel à voir nos parents et nos sœurs, plus que le simple coup de fil ne pouvait nous donner. Cette relation est certes virtuelle, mais force est de constater que depuis sa généralisation – notamment grâce aux ordinateurs et téléphones portables – elle s’inscrit de plus en plus dans notre quotidien et ne ressemble pas à cette idée (quelque peu archaïque). L’image que nous en avions était celle de personnes complètement isolées et n’ayant pour vue sur le monde que celle de leur écran. Il est à mon sens temps de dépasser cette image et de dé-diaboliser un peu le sujet. Le nombre d’entreprises ayant réussi à continuer de fonctionner avec un télétravail massif, en est un autre exemple. Pour finir, nous nous trouvons dans une situation exceptionnelle et inédite dans l’histoire, nous ne parlons pas là d’une réforme ferme et définitive mais d’une application d’une technologie dans un cadre sanitaire particulièrement difficile. C’est une généralisation que je peux comprendre mais que je trouve un peu facile.

Dans l’urgence, nous avons dû dispenser nos enseignements sous une forme nouvelle et nous pouvons, à la lumière de l’expérience, formuler deux conclusions. La première est que ces outils numériques sont formidables. La seconde est que l’enseignement à distance ne remplacera jamais l’enseignement « en présentiel ». […] Se réaliserait ainsi un vieux rêve des tenants du New Management : imposer le numérique partout, ce qui permettrait de réaliser de substantielles économies de locaux et de personnels.

Le premier point est une vérité absolue, et je tiens ici à souligner les efforts de tous les professeurs sur l’adaptation à des outils que certains n’avaient jamais utilisés dans un cadre professionnel. Croyez-moi, même pour des pros de l’informatique, cette transition peut s’avérer difficile. Je suis cependant plus circonspect quant à la deuxième conclusion tirée ici. En effet on ne peut pas remplacer complètement la relation humaine entre l’enseignant et ses élèves, mais à distance ne veut pas dire seul. Et en présentiel ne veut pas non plus dire actif et accompagné, ce n’est pas non plus synonyme de succès, les dernières études sur le succès en université le prouvent. Le succès de l’enseignement à distance, notamment de formules comme les MOOCs ou les formules plus souples tel que celles d’OpenClassrooms, n’est plus à démontrer, c’est un fait. Je m’interroge donc sur cette conclusion qui ressemble plus à un parti pris qu’à une réflexion réelle sur le sujet. Quant au « New Management », là on tire plus sur les convictions politiques. C’est un fait, la numérisation entraîne une réduction des coûts, mais pas forcément des effectifs. C’est, à mon sens, une vision étriquée qui ressemble aux craintes liées à la mécanisation lors de l’ère industrielle. En quoi est-ce un mal ? Un enseignant libéré d’une charge de travail répétitive par sa numérisation pourrait consacrer plus de temps à l’accompagnement pédagogique de ses élèves, aider ceux qui en ont besoin. Cet argent économisé pourrait permettre de financer plus de recherches, plus d’équipements, des locaux plus adaptés...

Je ne peux m’empêcher de penser que c’est un mal bien français que de croire qu’une évolution est synonyme de destruction. Je trouve que l’illustration faite dans Charlie est la Chocolaterie est particulièrement parlante, le père de famille perd son emploi à la fabrique de bouchon, remplacé par une machine, or la machine n’est pas infaillible et il se trouve réembauché afin de réparer la machine qui l’a remplacé. Il ne s’agit pas là d’une destruction mais d’une évolution, la façon de fabriquer change, des emplois n’existent plus, mais de nouveaux travaux d’un nouveau type sont créés. L’histoire l’a démontré à plusieurs reprises, l’immobilisme et le repli sur soi sonnent presque systématiquement le glas d’un système, peu importe sa taille et son poids.

Nous proclamons notre hostilité foncière à une telle généralisation de l’enseignement à distance et ce pour plusieurs raisons. La première est d’ordre pédagogique : seule une personne n’ayant jamais enseigné peut soutenir que la distance est préférable à la présence, y compris dans des amphithéâtres contenant plusieurs centaines d’étudiants.

C’est à ce moment précis que je vais replonger dans mes souvenirs. Mais avant parlons d’hostilité. Pour moi le fond du problème est là. Ils ont essayé pendant deux mois, ils n’ont qu’à peine effleuré le sujet mais ils y sont déjà hostiles. L’expérience ne mériterait-elle pas d’être un peu plus approfondie avant d’en arriver à un sentiment aussi fort ?

Et là, nous arrivons à une chose que je ne pensais pas voir chez des universitaires, l’argument d’autorité. Une personne qui n’a jamais enseigné ne peut pas comprendre. Certes le manque d’expérience dans l’enseignement est une chose mais l’argument ne peut-il pas être retourné ? Une personne qui n’a que très superficiellement effleuré l’enseignement à distance peut-elle se montrer si critique envers ses résultats ? Ensuite on parle d’amphithéâtres à plusieurs centaines d’étudiants. Et dans mes souvenirs ce système de cours magistral était une aberration. Où est le lien quand on passe quatre heures sur son banc, simplement à écouter, des fois à plusieurs dizaines de mètres du professeur à un point tel qu’on a du mal l’entendre ? Sur trois cents étudiants présents, combien suivent réellement ce qui tient plus d’un discours que d’un cours ? Pourquoi un exposé filmé serait moins efficace ? Ne peut-on expliquer l’absentéisme flagrant en cours magistraux par un côté rasoir de ce type de cours pour les étudiants ?

J’ai l’impression que nos enseignants ici se trouveraient un peu perdus de discourir face à une caméra et sans réaction de l’audience, c’est plus un manque d’expérience dans ce genre de scénarios, une opinion fondée sur des techniques non expérimentées qu’un véritable problème.

La transmission du savoir passe par une interaction avec son auditoire : des tournures de phrase, des inflexions de la voix, des mimiques, […] font partie intégrante de l’enseignement. L’enseignant doit pouvoir échanger avec le public qui lui fait face. […] Le recours au numérique est donc un complément très utile, mais il ne sera jamais qu’un complément.

Est-il donc impossible de faire ces tournures de phrases, ces inflexions de voix ou ces plaisanteries devant une caméra ? Devons-nous comprendre que l’art théâtral de l’enseignant ne peut-être exprimé que devant un public ? Des émissions comme « C’est pas sorcier » ou « Il était une fois la vie », ou encore les chaînes de vulgarisation comme « Parlons Y-stoire », ou « e-penser » qui ont formé ou cultivé des centaines de milliers de personnes en France, voir servi de support de cours à certains professeurs, ne sont-elles que de vulgaires ersatz face à l’art suprême du CM tel le cinéma face au grand théâtre ? Nos vulgarisateurs, pourtant si prisés en festival et reconnus internationalement pour certains, ne sont-ils que des guignols de l’éducation populaire face aux grands Molières de l’amphithéâtre ? Je ne sais pas pour vous mais je trouve ça particulièrement pompeux, limite orgueilleux. Prenez l’exemple de Laurent Turcot, professeur et écrivain Québécois, auteur de la chaîne YouTube « L’histoire nous le dira » (que je vous recommande chaudement si comme moi vous aimez l’histoire), regardez ses vidéos sur la révolution française ou la première guerre mondiale. En quoi est-ce différent d’un cours magistral en fac d’histoire ? N’interagit-il pas avec son auditoire ? Dévalorise-t-il sont statut de professeur en s’adonnant à la simplicité vulgaire de l’enseignement à distance ?

La seconde raison tient à l’égalité entre les étudiants. Bien sûr, tous n’assistent pas aux cours magistraux (à l’université, seuls les travaux dirigés sont obligatoires) mais tous ont la possibilité et le droit d’y assister. On le constate en ce moment, […] une part non négligeable d’étudiants sont victimes de ce qu’on appelle la « fracture numérique ». […] ces étudiants, les plus démunis souvent, sont donc condamnés à la mort universitaire.

Encore un échelon de plus dans la dureté, nous parlons ici de condamnation à mort ! Evidemment je ne remet pas en question l’existence de la fracture numérique. Malheureusement le CM ne réduit pas cette fracture, c’est un fait l’égalité entre les étudiants est une illusion. Comment peut-on penser égaux l’étudiant qui travaille le soir pour payer ses études, son logement et sa nourriture ; à celui dont la famille a les moyens de lui permettre de rester chez lui et travailler sans se préoccuper de ce qu’il mangera le soir ? La dernière étude en date sur le sujet le montre bien, l’échec universitaire est beaucoup plus prononcé dans les classes les plus pauvres de notre société. Cette condamnation à mort est bien réelle, et peut-être que cet étudiant pourrait investir le fruit de son travail dans un matériel adéquat, s’il pouvait se permettre de passer les quatre heures de CM du samedi matin chez lui, en travaillant à son rythme, en s’épargnant les déplacements et la dépense du repas à l’extérieur et en ne venant qu’en TD. La vérité est qu’en l’état actuel de notre système d’enseignement supérieur, ces étudiants « défavorisés » (je n’aime pas ce terme) sont déjà condamnés, soit à l’épuisement car ils doivent démultiplier leurs efforts pour vivre et étudier à la fois, soit à l’échec car de fatigue et de découragement ils doivent renoncer à ce qui était pour certains un rêve. Je ne peux donc pas être d’accord sur le critère d’inégalité prôné par un système inégal en soi et parfois injuste avec les plus méritants.

Je ne commenterai pas le paragraphe sur l’université en lieu d’échange, c’est tout à fait vrai. Mais elle n’est pas l’apanage de l’échange entre étudiants, d’expérience je peux dire que la plupart des cafés, parcs et bibliothèques aux alentours le sont tout autant.

Cette analyse est déjà longue, j’arrêterai donc là pour mon opinion personnelle sur le sujet. Je vous conseille néanmoins de lire tout cet article, aussi critique que j’ai pu me montrer, ce point de vue est très intéressant et mérite la lecture. Je vais terminer en vous parlant de ma version idéale de l’enseignement supérieur, mon Huxley académique. Encore une fois je ne suis qu’une simple personne et je ne prétends pas avoir la vérité ou la solution, encore moins tout comprendre, je vous parlerai donc depuis ma petite lucarne qui n’est ni complète, ni parfaite.

A mon sens l’hybride, si décrié dans cet article est une solution qui s’approche le plus de ce dont les étudiants ont besoin, car c’est avant tout d’eux dont il s’agit.

Le cours magistral perd de plus en plus de sa valeur éducative car souvent trop volumineux et des fois éloigné de ce que les étudiants peuvent acquérir par simple manque de prérequis ou de vocabulaire sur le sujet. Je remplacerai donc le CM par une conférence de type TED Talk avec en annexe une liste de documents et de livres approfondissant le sujet, voir le texte du cours avec de multiples précisions et éclaircissements. Pourquoi pas également un glossaire ou un dictionnaire des termes utilisés ? De cette façon on rend le cours interactif, plus accessible, et surtout on permet à l’étudiant d’y revenir et de reprendre des notions qui lui auraient peut-être échappé dans un cours qui n’a eu lieu qu’une fois. Tout le monde n’a pas les moyens d’enregistrer les cours avec son smartphone ou un dictaphone et le résultat est très souvent inexploitable. La libération de temps et de moyens pourrait permettre aux Universités d’équiper plus de salles informatiques afin de permettre aux étudiants victimes de cette fracture de travailler dans un milieu et avec des moyens adéquats. Le temps libéré aux professeurs et aux étudiants pourrait permettre de multiplier les TD (je reviendrai sur le sujet dans le paragraphe suivant). Et on pourrait s’assurer par les outils numériques qu’un étudiant a bien suivi le cours, voir par le biais d’évaluations formatives numériques, contrôler ce qu’il en a retenu sans parler du retour desdits étudiants sur le cours et sa forme permettant au professeur d’être dans une démarche d’amélioration continue. Car si, l’élève apprend toujours autant de son professeur, le professeur apprend également de son élève, toujours. De ce fait le lien entre l’enseignant et les apprenants s’en trouverait renforcé car la majorité de leur temps se passerait en travaux dirigés en petits comités permettant au professeur d’être plus proche de ses élèves.

Parlons des TD, c’est à mon sens le moment où l’on apprend le plus. Si de l’enseignement théorique est nécessaire pour comprendre le fonctionnement des choses, on ne peut nier que le travail de terrain et l’expérience empirique (notamment l’échec) sont les biais d’apprentissage les plus performants. Enlever quatre heures de CM a un enseignant, c’est lui permettre de passer quatre heures de plus avec ses élèves en TD, d’une manière qui va favoriser à fois le lien entre lui et ses élèves, mais surtout l’intelligence collective et rapprocher son enseignement théorique à un travail de terrain, plus proche de la réalité et des besoins réels de l’étudiants et du monde qui l’entoure. Pour moi, il faut rapprocher l’enseignement universitaire le plus possible de l’alternance. Ici le TD vaut pour expérience professionnelle d’où la nécessité de faire des séances de TD plus approfondies et plus proches de la vie à l’extérieur des murs de l’université. Ce temps de CM économisé peut aussi permettre à l’enseignant de mieux préparer ses TD dans ce sens.

Enfin un argument qui est de poids est que lorsque l’on change de professeur dans une matière, on réenregistre un nouveau CM fait à sa manière. Ce qui donne aux étudiants la possibilité de voir le même cours sous deux angles différents et donc d’être susceptibles de trouver plus vite l’explication dont il avaient besoin. A terme, une université pourrait proposer pour un sujet donné une multitude de CM, ce qui permettrait aussi aux étudiants de discuter de ce qu’ils ont vu et de reformuler eux-mêmes ce qu’ils en ont déduit. Ce qui est un autre moyen de mémoriser, mais surtout de renforcer le lien social et l’intelligence collective sans efforts supplémentaires de la part du personnel de l’université autre que de mettre ces cours en ligne et à disposition des étudiants. Voire pourquoi pas, soyons fous et optimistes, de s’échanger des cours entre universités, au lieu de concourir à celle qui a le plus de succès. Car au final le seul succès qui importe c’est celui de nos élèves. Pas le nôtre.


Je vous remercie de m’avoir lu jusqu’au bout, il fallait être patient !


A bientôt dans un nouvel article.


Nicolas

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