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Abnégation, discipline, transmission

  • 29 janv. 2021
  • 10 min de lecture

Dernière mise à jour : 27 mars 2025

Bonjour à tous, c'est Nico. Aujourd'hui on continue notre gros sujet et on avance avant la sortie de la vidéo. Dans l'article précédent nous avons parlé de passions, maintenant nous allons voir comment peut naître une vocation.


Quand est-ce que ça a commencé, où se situe le début de mon histoire ? En fait je ne le sais pas vraiment, le temps et la psyché ont fait leur affaire des souvenirs. On élude, on oublie, on embellit les moments les plus durs. C'est pour cela que je ne suis plus capable de vous dire s'il y a eu un ou plusieurs déclencheurs. Mes passions bizarres en font sans nul doute partie. Nous avons déjà évoqué la passion vibrante et poétique du ciel. Nous allons continuer de creuser.


Il n'est pas simple, même à froid de faire un retour sur son enfance. Mais une chose est sûre c'est que je me suis toujours senti seul et inutile, jusqu'à ma vie de jeune adulte. J'ai eu des amis bien sûr, je n'ai pas été physiquement seul. Mais même entouré, et malgré la bonne volonté et les attentions de tous, on ne peut s'empêcher de se trouver en décalage, déphasé. J'ai dû apprendre très tôt et très vite que l'être humain n'est pas un aimant et que malgré la beauté de la formule, les opposés ne s'attirent que rarement.


Je n'étais pas doué en sport, au-delà de ne rien entendre à ceux que les autres aiment, je ne suis pas quelqu'un de physique, et malgré mes efforts acharnés pendant des années, je ne le serais jamais. Les choses sont ainsi faites, on ne change pas un gringalet taillé dans des tubes creux en athlète. Les années 80 et 90 ont été particulièrement propices aux petites cases pour les enfants. Comment fait-on quand on n'en coche aucune ? Une coordination incertaine, aucun fond, et pas de coup de cœur, c'est le résumé de mon rapport aux sports jusqu'en primaire. Je suis malheureusement déjà considéré comme un extra-terrestre...si jeune. Les autres sont là aussi, ceux de mon école, à quoi bon essayer je suis déjà ridicule, ça ne sera que pire encore. Que faire alors ?


C'est un bête flyer distribué en classe qui va tout changer. Une séance gratuite, un essai. Ils n'en veulent pas, mais moi ça m'intéresse...avec un peu de chance, peut-être que je pourrais être bon dans quelque chose. Je rentre à la maison et pour une fois je me sens léger, j'ai vraiment envie d'essayer ça. Alors j'annonce à mes parents, tout fier : "Je veux faire du karaté". Grand blanc, un silence de mort. Une biscotte aussi friable que douillette a décidé d'annoncer à ses parents qu'elle veut jouer entre le beurre et le couteau. Doutes, longue discussion, à la fin du repas, c'est décidé je vais faire cet essai. Mes parents en sont sûrs, je ne vais pas tenir, un sport de combat, je suis timide, peureux, non-violent, ça ne marchera jamais.


Ils m'amènent donc sans grand entrain au gymnase du collège qui sert de dojo au Shorei-do club Saint-Yorrais, école de combat Goju-Ryu. Premier miracle, il n'y a aucun de mes camarades, je suis alors libre de me tromper, personne ne me connaît, un inconnu dans une foule d'enfants, voilà que me va bien. Une heure. Une éternité dans un claquement de doigts. Je suis conquis, c'est alors ça un coup de cœur. Je ne comprends pas le vocabulaire, je ne suis franchement pas doué, mes grand bras et mes jambes égales m'encombrent, mais je m'y sens bien. Alors je veux y retourner, je demande à mes parents de prendre une licence.


Vient alors une discussion inattendue. "Tu sais, on ne s'engage pas à la légère, si tu commences cette année de karaté, tu devras la finir, même si tu n'as plus envie...tu comprends ?" Ils tergiversent, ils n'y croient pas et innocemment je ne comprends pas pourquoi, cela me paraît pourtant si évident, ça devrait l'être pour eux aussi non ? Après tout c'est mes parents, ils me comprennent bien...mais ils ne savent pas (encore). Et je ne sais pas non plus. Imbibé que je suis par ce sentiment si inattendu d'adéquation, enthousiaste au possible, je ne sais pas que cette discussion va commencer de fixer ce qui sera plus tard un des traits les plus dominants de mon caractère, le "code".


Ils ont cédé, me voilà karatéka, mon premier kimono, ma première année au club, je suis ceinture blanche, ou 6ème kyu. Et mes débuts sont...catastrophiques, je suis lent, raide et d'une maladresse incommensurable. Vient alors le temps du premier passage de grade, la fin de ma première année, une fête entre membres du club. Des exercices simples, du Kihon, les mouvements de base, seul dans le vide...et une abominable performance. Je suis et de loin le plus mauvais. Vient alors le moment de la remise du diplôme, c'est à cet instant que l'on sait quel grade on aura pour l'année suivante...je serais ceinture blanche une barrette, un grade qui n'existe que virtuellement. Le plus bas qui existe en fait, dans une discussion que j'aurais plus tard avec mes entraîneurs de l'époque, ils m'apprendront que je n'avais même pas ce niveau, ils me l'ont donné par pitié car ils ont vu la passion en moi. Mais à ce moment-là je n'en sais rien. Tout ce que je sais c'est que je ressors de cette fête avec une médaille (pour ma participation symbolique) et un diplôme. Ce geste insignifiant viens de m'apporter un bonheur au-delà de toute mesure. J'aime le karaté en fait, et il semblerait que les karatékas (qui ne me connaissaient pas) m'aiment aussi.


Je suis donc logiquement de retour l'année suivante, plus motivé que jamais, arborant fièrement ma décoration de pacotille à la ceinture (j'ai gardé cette ceinture avec sa décoration de fer blanc précieusement dans un album, comme un souvenir chéri de ce qu'un peu de gratitude peut faire de bien à une vie). Je commence à découvrir avec de plus en plus d'intérêt le Budo. La voie du combattant, les 9 valeurs du karatéka :

  • L'honneur (avoir un code moral, un idéal, être digne et respectable)

  • La fidélité (le devoir de tenir ses promesses)

  • La sincérité (ne pas déguiser ses sentiments, être authentique)

  • Le courage (la bravoure, l'ardeur, la volonté face au danger, la force d'âme)

  • La bonté (la marque du courage, respecter la vie et les autres, faire preuve d'humanité)

  • L'humilité (l'exemption de l'orgueil et de la vanité, être modeste)

  • La droiture (être juste et faire son devoir sans faillir)

  • Le respect (traiter les autres avec déférence, c'est la valeur la plus importante d'un budoka)

  • Le contrôle de soi (se maîtriser, appliquer son code à la lettre, l'essentiel pour qui aspire à la ceinture noire)


Je suis donc un chevalier ? Comme dans les romans de la table ronde ? Mais oui, je suis un chevalier japonais, un samouraï, alors soit ! Ce code sera dorénavant le mien. Et je vais m'y plier, une discipline stricte, et une étude sans relâche, je vais donc commencer à aller à la bibliothèque dévorer tous les livres sur le sujet (et un peu aussi sur la chevalerie). Je suis très jeune et je ne comprends bien-sûr pas tout mais j'ai saisi l'essentiel. Etre droit pour soi, sans se préoccuper du jugement des autres, s'occuper de tous, sans distinction, être généreux, sans rien attendre en retour. On ne le sait pas encore, mais Jean, Guy et Richard avec leur discipline et le respect de ce code, viennent de me sauver la vie, littéralement.


C'est la stricte application du budo qui va me permettre de survivre à mes années noires et notamment le contrôle de soi. Les années passent, de très mauvais je deviens un élève moyen à force de travail acharné et d'entraînement à la maison. Je vis le budo, un peu comme un moine, je m'intéresse au zen et au shintoïsme, je médite (enfin j'essaye, je ne suis encore qu'un enfant, mais tout cela est réel pour moi). Dans le même temps je rentre au collège, tout est plus grand, les bâtiments, le nombre d'élèves, oui tout est plus grand, y compris la violence. Où les simples rires se changent en insultes, où les camouflets deviennent brimades, et quelques fois coups. Ils ont appris que je faisais du karaté ce qui renforce encore plus mon image de bouc émissaire. Les provocations pleuvent, les moqueries car je refuse de me battre, et tout s'amplifie d'une année sur l'autre.


Je découvre également un nouveau phénomène. Ceux qui sont mes amis au karaté sont au collège aussi, nous nous retrouvons enfin...mais ils m'évitent, ils me fuient. Etre vu avec moi c'est être pestiféré, moi qui était déjà seul physiquement je découvre l'isolement psychologique en pleine puberté. Et je ne comprends pas, pourquoi ils sont si gentils avec moi au dojo et m'ignorent au collège. Pourquoi mes partenaires d'entraînement ne me défendent pas, comme le budo le commande. Nous nous voyons mais toujours seuls, pas de réunion avec les autres, on ne doit pas nous voir ensemble. Nous n'en parlerons jamais, et il me faudra de nombreuses années pour comprendre et pardonner.


Alors comme je ne suis pas seul au dojo, j'ai envie d'y aller plus souvent. Je commence à venir à l'entraînement des enfants débutants pour aider et m'améliorer. Et je m'améliore, je m'entraîne deux heures au lieu d'une. Mes grades passent plus vite, je deviens meilleur, et je découvre une vocation au milieu de cette disciple de fer, transmettre mon savoir. J'aime "entraîner" les petits, je leur donne des conseils, je les aide autant que faire ce peut, avec mon petit niveau. Ils me regardent avec des grands yeux, ils m'écoutent, ma ceinture de couleur les impressionne, ils me respectent. Mais il y a autre chose.


Dès ma troisième année, ceinture jaune (5ème kyu) vissée à la taille et sur les conseils de notre président, je commence la compétition. Comme il faut s'y attendre, je suis très mauvais en technique, me ridiculise et finis dernier. Vient alors le moment de mon premier combat. Je suis appelé à me préparer, en bon papa poule, mon entraîneur est sur le bord du tatami et me fais revêtir mon équipement. Je suis Aka, le combattant rouge (gants rouges, casque rouge, ceinture…). Il ne me reste que quelques secondes. Je vois alors mon adversaire, il est ceinture orange ! Je vais me faire massacrer, il est plus gradé que moi ! Le combat précédent se termine et c'est à mon tour. Je suis paralysé, la terreur me noue l'estomac et j'ai la nausée, je ne vais pas y arriver. Se produit soudain, la chose la plus insolite qu'il me soit arrivée jusqu'alors. L'arbitre central arrive et vient voir mon entraîneur, celui-ci lui dit alors qu'il est trop tôt, je ne suis pas prêt. Je tremble de tous mes membres, mes gants rouges trop grands vissés au bout des bras, le casque à demi-enfoncé sur la tête. Et c'est là que l'arbitre s'écrit : "Mais si il est prêt ! Allez hop !". Il baisse mon casque et me conduit au centre du tatami. Je n'ai plus le choix, je dois combattre. Salut aux arbitres et à mon adversaire. Ce sont alors les minutes les plus longues de ma petite existence, je me démène comme un diable de peur d'être ridicule, je ne pense ni à gagner ni à perdre, je suis mauvais, ma défaite est une évidence. Je sautille dans tous les sens, parade et frappe à tout va. Et d'un coup tout s'arrête. L'arbitre central sourit et annonce "Aka no kachi". Je salue à nouveau et sors du tatami. Je n'ai rien compris à ce qui vient de se passer. Mon entraîneur resté sur le bord de l'aire de combat rit à pleine gorge. Je viens de remporter ma première victoire. Je terminerai cette compétition 3ème ex-aequo. J'ai gagné, je ne suis toujours pas bon en technique c'est indéniable, mais j'ai quelque chose...une sorte d'instinct du combat. Le comble pour un non-violent !


Je continuerais longtemps à ce rythme, jusqu'à mes 18 ans, et ma mère n'aura de cesse que d'avoir peur pour moi tout ce temps, même lors de mon passage de ceinture noire en fin de parcours. Je ferais beaucoup de compétitions, des stages avec des champions et des maîtres, j'étudierais avec toujours plus d'acharnement, je deviendrais arbitre jeune et coach des "petits" en compétition, j'en gagnerais même quelques-unes, me prouvant que d'une certaine manière, j'avais de la valeur. Une aventure grandiose, humaine et belle pour un enfant si seul. Loin de ces salles de classe et de cette cour de récréation qui me valent tant de malheurs.


Mes plus belles qualités d'homme, je les dois à ces années, à ces hommes et femmes que j'ai côtoyé tout ce temps. Chacun à leur manière, ces "parents-d' élèves" qui nous ont accompagnés partout en Auvergne et jusqu'à Paris, ces "sensei" tous vêtus de blanc éclatant si sages et attentionnés, mes amis qui ont su être là à leur manière, mes "petits" si innocents et maladroits, même mes premiers émois, ils m'ont tous appris au moins une chose. Pour une semaine de détresse, j'avais droit à un instant suspendu dans le temps, trois entraînements, une petite vie hebdomadaire. Un moment où la victime anonyme devenait le petit Nicolas, un simple moment d'existence. Quand une vie entière, si courte, ne se résume qu'à quelques heures avec des personnes toutes exceptionnelles à leur manière. Guy, Jean, Jean-Marie, Alain, Shérif, Didier, Zenei, Christophe, Guillaume, Cédric, Julie, Anthony, David, Yannick, Angélique, Martial, Kelly, Nicolas, François, Marion, Marco...tant d'autres, tant de noms, si peu de place sur une page, mais une si grande place dans le cœur.


Et puis l'année dernière, au beau milieu de ce qui semblait être la plus banale des journées de travail, un simple nom. Un autre de ces noms que je n'avais plus entendu depuis des années. Et tout est revenu, le jeune trentenaire dont la vie s'était tellement éloignée, a soudain senti le sol vaciller. Une personne, omniprésente mais discrète. Une abnégation et un courage sans faille, une dévotion à l'esprit, à la discipline, jusqu'au bout. Ce n'est qu'une fois que j'ai appris son départ que j'ai réalisé à quel point son aura avait influencé la jeune personne que j'étais et que je lui devais, à lui en particulier, une partie de l'homme que je suis aujourd'hui. Celui qui m'a poussé dans le budo, dans la compétition, dans la transmission, dans la vie, m'a donné des responsabilités et a cru en moi. Il a rejoint bien malgré lui le club des personnes dont on ne peut malheureusement plus que se souvenir avec émotion. Tous ces instants, si insignifiants et si importants à la fois qui m'ont amené à verser de nombreuses larmes au moment de lui dire aurevoir et dont la chaleur m'étreint encore aujourd'hui. Juste le temps de prendre un dernier souvenir, ensemble, comme autrefois. La fin d'une époque, un nom brodé en lettres dorées sur une ceinture et une vieille photo.


Simplement.


A toi Richard.


"Ju" ne s'affaiblit jamais…

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