Des passions, de la patience et de l'amour
- 12 févr. 2021
- 8 min de lecture
Bonjour à tous, c'est Nico. Aujourd'hui nous allons clore le volet écrit sur le sujet des passions. C'est sans conteste les quatre articles que j'ai eu le plus de plaisir à écrire jusqu'à maintenant, et également les plus durs, mais toute bonne chose a une fin.
Finalement, qu'est-ce qu'une passion ? Est-ce que c'est une chose qu'on aime ? Quelque chose qu'on aime faire ? C'est difficile à dire n'est-ce pas. Est-on passionné quand est juste intarissable sur un sujet ? Peut-on avoir plusieurs passions ? Eh bien oui. On ne peut pas imposer à une personne fusse-t-elle un enfant de n'adorer qu'une seule et unique chose.
Dans une époque comme la nôtre, à un moment de notre histoire où nous ne jurons que par la perfection et l'instantanéité, comment peut-on encore se passionner ? Je suis frappé de voir qu'au cours de nombreuses discussions avec mes élèves autour du sujet, et malgré leur âge, la plupart d'entre eux ne savent pas me donner un sujet qui les passionne. Et tout cela me rend triste. Triste pour eux de voir qu'ils n'arrivent plus à être exaltés par quelque chose. Un cœur quelque peu endormi par une stimulation permanente et peut-être trop intense. Même une chose aussi simple qu'un journal devient un exercice délicat. Nous vivons dans un monde qui ne supporte pas l'échec, et qui supporte encore moins d'attendre. Quel triste constat que celui-ci. Quand tout ce que nous aurions à faire est d'apprendre. Apprendre à être suffisamment sage pour reconnaître qu'on ne peut pas être bon partout et encore moins tout le temps. Apprendre à être suffisamment patient pour prendre le temps, pour perfectionner, pour s'améliorer sans attendre l'instantanéité d'une réussite bien éphémère.
Dans tous les domaines quels qu'ils soient on en est arrivé à la réussite instantanée ou la mort. Même pour les loisirs, nous ne supportons plus l'échec, et pourtant on n'a pas besoin d'être bon dans quelque chose pour l'aimer. Pendant quelques années j'ai été rugbyman, et tout médiocre que j'ai pu être je prenais du plaisir à ces matchs. Il a fallu 3 ans pour que je commence à être autre chose que dernier au karaté. Il m'a fallu des années de pratique pour passer de simples pling-plong à devenir un guitariste correct, je parle de la guitare parce que je suis toujours aussi nul au whistle et c'est pas faute d'essayer de m'améliorer. Oui mais voilà, dans une époque où l'on ne sait plus entendre un simple peut-être, où l'on a besoin de voir, de savoir et surtout d'avoir tout très vite. On a perdu beaucoup de choses. Et cette habitude d'avoir toutes les réponses instantanément nous a un peu rendus fainéants. A quoi bon apprendre quand Wikipédia répond à tout en quelques secondes ? Et nous perdons avec tout cela peu à peu la causalité inhérente au savoir, à la passion.
Et dans tout ce fourbis la peur, celle du jugement. Et qu'est-ce qu'elle me tiraille celle-ci. Quand on a été jugé toute sa vie et qu'on passe juste cinq minutes dans une rubrique commentaire d'un réseau social...il y a de quoi transpirer. Un jugement instantané tout comme ce que nous vivons. Un pouce levé ou baissé, le geste auguste d'un empereur (qui entre nous n'est qu'un autre cliché sans aucune véracité historique) qui donne le droit de vie ou de mort à votre travail. Et nous livrons volontairement le fruit d'heures entières à la pâture d'un public que ne demande qu'à traîner nos rêves dans la boue. Cette mentalité devenue si extrême qu'on devient plus exigeant, dans tous les domaines. On cherche le succès, l'immédiat, le parfait. Pourtant le but d'un créateur n'est pas de créer pour plaire mais bien d'accoucher avant tout d'une œuvre qui vient de lui. Un volet personnel, un besoin indescriptible de transmettre un bout de lui-même. Un éclat de soi qui a de grandes chances de se faire maltraiter en public.
Vous ne l'ignorez plus maintenant, j'aime raconter des histoires. Si je me reporte à ce que j'ai pu apprendre jusqu'ici dans mes cours, raconter une histoire est résumé à un cours de "storytelling" qui comporte de nombreux éléments, certes intéressants et puissants mais qui à mon sens en a oublié l'essence même, la substantifique moelle comme dirait l'autre. On n'essaie même plus de raconter, on tente de vendre un produit. Personnellement je me vois raconter mon histoire dans mon canapé à côté de la cheminée, avec le feu qui crépite, dans le cocon d'un plaid avec un bon café fumant à la main, en parlant doucement, posément, comme un murmure, la voix effacée d'un petit garçon tout aussi transparent que le son fluet qui sort de sa gorge. Jules Ferry disait que la transmission ne peut se faire sans livrer une partie de soi-même aux autres pour les inspirer, les imprégner de notre vécu, ou de celui d'un autre qui nous a touché. Si j'aime écrire c'est aussi parce que j'aime lire. Dans la mesure où je ne suis pas trop fatigué je m'astreint à la lecture d'au moins un chapitre tous les soirs. Je lis de tout, des livres d'histoire, des romans, des bandes-dessinées, du policier, de la science-fiction, des essais philosophiques, des livres de psychologie, de la fantasy, des livres pour enfants. Je dévore les histoires, et plus le style de l'auteur me plaît moins j'ai envie de m'arrêter, parfois au point de lire plusieurs livres en même temps.
Raconter une histoire, c'est y mettre son cœur, c'est essayer de faire vibrer les gens à la même fréquence que soi. C'est un exercice particulièrement cruel car il nécessite de se mettre à nu dans une société devenue tellement correcte qu'elle en serait presque pudibonde. C'est apporter la justesse d'un propos en l'appuyant de larmes et de sang, d'empathie et de courage. C'est se passionner pour ce que l'on raconte car on partage une part de nous-même. Et qu'est-ce que j'aimerais être à la hauteur de cet enjeu. J'ai toujours aimé créer, j'adore écrire, composer, dessiner, fabriquer de mes mains maladroites, de mes doigts un peu trop gours, essayer de donner la juste mesure en compensant le manque de talent inné, avec un simple morceau de moi. Un peu comme un père de famille qui partagerait avec ses enfants une petite anecdote un peu enjolivée, un peu enrobée, un peu déformée, mais venue d'un espace particulier dans son esprit, dans son cœur et dans son âme. Un petit morceau de sa vérité, un petit aperçu des marques qu'elle lui a laissé. Certaines sont belles et certaines font encore mal. Mais il les embrasse toutes.
Cet exercice de journal, c'est une catharsis, un exutoire à tout ce que j'ai caché pendant des années et qui par la force des choses ressort aujourd'hui. Quand j'écoute les histoires de mes élèves je me rends compte que nous ne sommes pas si différents que cela. Je réalise que même ceux que j'appelle mes bourreaux ont eu leurs histoires tristes, leurs lots de sel, de larmes amères. Peut-être était-ce pour eux une manière de détourner leur esprit de leur propre condition. Une façon maladroite certes, inappropriée sans doute et qui à l'heure des réseaux sociaux conduit encore et toujours à de trop nombreux drames. Pourtant si nous avions pu parler simplement, ouvertement, sans pudeur, sans peur du jugement, nous nous serions sans doute vus différemment. Si nous pouvions tous tomber les masques et être totalement nous-même sans avoir peur du jugement de l'autre, du collègue, du voisin. Sans avoir à être jaloux de l'apparente perfection de la vie de certains ou de l'engagement dont ils font preuve et à la hauteur duquel nous n'arrivons pas à nous hisser. Je rêve souvent d'une réunion d'anciens élèves de l'école primaire, un rêve évidemment biaisé par l'image des Alumni à l'américaine, mais bizarrement si douloureux que puissent être mes souvenirs, ces rêves ne sont jamais désagréables. Une rencontre simple, un échange, une présentation, de conjoints, d'enfants, des rires, des sourires, des blagues, des fois des étreintes sincères en guise de pardon. Et des fois les cauchemars de la réalité.
Lorsque j'étais encore étudiant, je donnais des cours de soutien le soir aux collégiens en difficulté. Dans ces cours mes élèves de toutes conditions et de milieux bien différents pouvaient compter sur moi pour les aider à faire leurs devoirs, pour leur expliquer ce qu'ils ne comprenaient pas. J'ai adoré cette époque de ma vie. Je repense souvent à mes petits comme à ceux que j'ai entraîné au karaté. Je les croise quelquefois et je me rends compte avec plaisir qu'ils ne m'ont pas oublié. Mais au-delà de cette satisfaction, du fait de se sentir utile en rentrant le soir à la maison, d'avoir fait quelque chose qui compte. J'en garde une marque indélébile, un souvenir qui me hante encore maintenant. Une peine indicible.
J'avais certains soirs, un petit jeune à part. Un petit garçon à lunettes, différent, qui ne semblait pas s'intégrer malgré tous mes efforts. Il était pourtant souriant et me semblait sympathique. Intelligent mais très réservé, n'osant même pas me demander mon aide alors même que j'étais là pour ça. Un matin ce sont les gendarmes et le CPE qui sont venus dans la salle des profs, ce matin-là j'ai ressenti à nouveau une douleur immense, ce petit gars nous avait quitté volontairement en rentrant chez lui le soir. Il sortait de mon cours, je n'ai rien vu, je n'ai rien senti, je n'ai rien su. Je n'ai pu qu'acquiescer difficilement, touché au plus profond de mon être par la misère de cette fin et au plus profond de mon cœur par le chagrin infligé à ses parents qui auraient pu être les miens. Il était souriant et pourtant je n'ai pas vu qu'il s'agissait d'une façade. Il n'était pas volubile et je n'ai pas su y voir la détresse d'un appel à l'aide. Je suis allé à son enterrement en fautif, un pénitent. Comme un écho, une réminiscence de ce qui aurait pu arriver, une flamme tourbillonnante, fragile qui n'a pas eu la chance de trouver un endroit bien à lui pour s'épanouir le temps que le vent se calme, ou l'épaule d'une personne suffisamment attentive pour déceler ce qu'il ne pouvait pas dire, le regard d'une personne qui a traversé les mêmes épreuves et dont les fenêtres de l'âme seule auraient suffi à faire passer le message. Pour faire béer encore plus la faille en train de s'ouvrir dans mon cœur, faire brûler encore plus ces fuseaux acides qui coulaient sur mes joues, la vie a voulu que nous partagions plus qu'une histoire, notre prénom.
Cette histoire, elle était jusque-là discrète car elle fait toujours mal. L'histoire d'une honte portée involontairement, d'une maladresse, d'un manquement dont les conséquences sont lourdes. Les gens se sentent seuls de nos jours parce qu'ils ne peuvent pas se voir. Peuvent-ils imaginer ce que cela représente, que de se voir et toujours être seul ? D'être à l'extérieur, au milieu d'une foule sans pouvoir se laisser entraîner. Au final de ne plus rien oser, ni dire, ni faire de peur d'un ridicule qui malgré tous nous efforts arrivera de toute manière. Nous sommes des être sociaux mais le social ne va pas toujours de soi. Nous ne souhaitons pas le malheur des autres mais des fois le provoquons sans nous en rendre compte. Et pourtant un peu d'attention, un peu d'abnégation, ce serait si simple, si peu cher, donner pour un retour dont on ne peut mesurer l'impact.
C'est pour ça que je fais ce métier. Pour aider, pour porter, pour supporter, pour engager et motiver. Persuadé que je suis qu'on peut tous s'améliorer, qu'on peut tous s'aider et s'entraider. Qu'on a tous la possibilité d'attendre patiemment en espérant mieux, une amélioration qui ne peut qu'arriver pour un peu qu'on s'implique dans ce que l'on fait pour nous et pour les autres, simplement par passion.
Aimez ce que vous faites, si ce n'est pas le cas, trouvez quelque chose que vous aimez. Sans considération pour le niveau, le prestige, la rémunération, le regard des autres...le temps passe si vite qu'on ne devrait pas le perdre en considérations superflues. Etre juste heureux de se lever le matin et de faire ce qu'on a envie de faire. Par passion. Et le partager le soir en rentrant avec ceux qu'on aime et avec le sourire car on a fait ce qui nous plaît. Partager ce petit bonheur simple du quotidien et redonner le sourire.
Bonne Saint-Valentin à tous.
Nicolas



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