La boîte, la poussière et la mémoire
- 6 mars 2021
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Bonjour à tous, c'est Nico. Aujourd'hui nous allons parler de boîtes.
Vous avez pu le voir, tout au long des semaines écoulées, une sorte d'introspection, une analyse à froid. J'ai choisi d'en parler selon ces termes car sans la passion, je n'aurais pas pu surmonter le harcèlement. Sans l'aviation, le karaté, l'amitié et l'amour, je ne pense pas que j'aurais pu survivre à une période longue et particulièrement éprouvante. Non, je n'ai pas subi l'atroce, et oui les violences n'étaient pas à leur paroxysme. Il est bien évident que nombre de jeunes ont enduré bien pire et le font sans doute encore aujourd'hui. Je souhaite simplement faire réfléchir. Tenter de vous faire entrer dans la tête d'une personne subissant les foudres du matin au soir, vous montrer que ça commence très tôt par des comportements que la plupart des parents qualifieraient d'anodins. Et que quand les choses dégénèrent, souvent, on n'ose pas en parler. Parce qu'on a honte, parce qu'on se croit faible.
Je voulais qu'en lisant ces mots, une personne puisse s'ouvrir et s'exprimer sur le sujet. Ce n'est pas une faiblesse que de parler de son mal-être, de ses difficultés. On n'est pas faible parce qu'on est chancelant. Au contraire, malgré toutes les brimades, les injures et des fois les coups ; le lendemain on est encore debout. Résister à tout ceci, c'est une bataille de l'aube au crépuscule, tous les jours et contre tous, c'est le jeu de la popularité et vous êtes la cible, encore et toujours. Et du crépuscule à l'aube dans la chaleur de notre lit nous revivons les épisodes les plus marquants sous le masque de nos paupières. Il m'arrive encore de me réveiller en sursaut revivant une journée plus dure que les autres. J'ai voulu le faire sans citer ni jours, ni lieux, ni personne, je n'ai pas de rancœur, parce que blâmer un adulte pour l'enfant qu'il était, se serait comme trahir l'enfant que j'ai été. Parce qu'avec le temps j'ai appris à vivre avec. Parce qu'au fond d'eux-mêmes ceux qui m'ont fait le plus de mal souffraient peut-être aussi sans rien dire. Sans excuser leurs comportements et leurs gestes, il n'est pas évident quand on est somme toute qu'un gamin de trouver un moyen de gérer sa douleur et sa peine.
J'ai voulu vous dire ce que j'ai ressenti, mais sans trop me livrer moi-même. En détail mais avec pudeur. Comprendre sans voyeurisme, sans graveleux. Ca n'a pas été facile de vous livrer le fond de ma pensée, de vous donner un aperçu tout en gardant pour moi les choses les plus dures. Trente années après que ça ait commencé, c'est toujours difficile d'en parler. Mais croyez-moi la difficulté vaut bien le sacrifice. Parler de sentiments avec pudeur ce n'est pas une mince affaire.
Alors pourquoi maintenant ? Qu'est-ce qui a changé ? Tout change. Le temps passe à une vitesse à la fois incroyable et relative. C'était une journée comme les autres, un petit repas entre amis (en respectant les distances et les règles sanitaires). Se retrouver, discuter un peu, parler du temps qui passe. Et puis la boîte, sans avertissements, sans prévenir. Vous la connaissez, nous en avons tous une. Une petite boîte, un peu comme celle qu'on avait pour le casse-croûte à l'école. Elle est fatiguée, elle est écornée, un peu rouillée et poussiéreuse. Dans cette boîte, les souvenirs, les choses qu'on rêve de faire, les rêves qu'on n'a pas encore assouvis. Comme un ensemble de boutons mal assortis qu'on n'a pas encore eu l'occasion de mettre sur nos tenues. Au cours d'un petit apéritif, une forme de nostalgie. Toutes ces petites pastilles, de tailles et couleurs différentes, ressortent dans un léger nuage de poussière qui fait ressortir les rayons du soleil. Certaines sont un peu passées, elles se sont estompées avec le temps mais on se rend compte qu'elle sont toujours là malgré tout. Un petite soldat en plastique, un pilote de chasse ou une poupée de chiffon karatéka qui bordait notre lit, un poster des constellations, un vieux CD dont on rêvait de faire la couverture...des souvenirs et des rêves. Et l'adulte un peu engoncé dans sa vie quotidienne revoit le bout du nez de l'enfant qui rêvait en regardant le ciel assis sur sa balançoire en chantant du fond de son cœur.
La simplicité de ne pas se poser de question, la joie de vivre simplement avec ce qu'on a, sans attendre quoique ce soit de mieux. L'innocence de ne pas voir, ne pas savoir, ne pas essayer de comprendre. Tout ceci m'est revenu en pleine figure autour d'une simple bière maison et d'un cigare. Un deuil vieux de dix ans mais toujours vivace, le début d'un rêve absurde pour un ado. Une simple réflexion, des moments fugaces, des envies soudaines mais dont on a peur qu'elles prennent corps. On espère un jour, et puis on est anéantis, c'est trop dur, on ne peut pas recommencer. On prend le temps, on traîne, on trouve des prétextes. En fait on a peur, peur de l'avenir, peur de ce qui pourrait être, peur de ce qu'on ne veut pas être, peur de ne pas être à la hauteur tout simplement. Autour de nous on ne comprend pas, on se dit que les choses ne devraient pas suivre cet ordre. Que la société veut un changement établi. Nous on est juste pas prêts, on ne le sent pas. L'envie est là, elle persiste on le sait, on le veut. Mais au fond de soi on a toujours l'impression d'être cet enfant trainant derrière lui une boîte de plus en plus grosse. Un ramassis de bric de broc et de vrac dont on a toujours espéré faire quelque chose. D'occasions non saisies, de "peut-être".
Et soudain l'envie prend le pas sur la raison, un jour c'est une révélation, c'est un sentiment latent, un murmure, une comptine qui tourne. Il faut y aller. Alors on a encore plus peur, on attend, on espère, on est déçus, on attend encore, on espère toujours, on exulte et on pleure à nouveau. Jusqu'à prendre l'apéritif avec des amis. Attaquer un paquet de chips, parler de la pluie, du beau temps et de nos plans à échéance courte, contexte sanitaire oblige. Un questionnement, un espoir si ténu qu'on n'ose pas en parler, mais le sujet est là, et on en parle et on en reparle encore, et on regarde, même si on n'ose pas y croire. Mais c'est pourtant là et c'est pourtant vrai.
C'est alors que des larmes coulent, incontrôlables, chaudes, le cœur bat si vite qu'on a l'impression de sentir ses côtes vibrer, on voulait être sûrs de nous, maintenant nous le sommes. Mes jambes tremblent, mes mains tremblent tellement que la cendre de mon cigare tombe seule, une sueur froide dans le bas du dos. Elle est dans mes bras, elle me réchauffe, elle pleure aussi. Son aura n'a jamais été aussi brillante qu'aujourd'hui, une beauté de couleurs vives, un ange dont je distingue l'auréole à l'œil nu, elle a complété ma vie d'une façon que je pensais impossible, elle la remplit toujours plus chaque jour. Et ce jour là nous n'avons pas eu le temps d'attendre, nous n'avons pas eu le temps d'avoir peur, ni de nous poser de question. Sur cet albâtre que nous avons appris à craindre, nous attendons le destin ou plutôt il nous attend. Et tout va si vite. A peine quelques secondes, un petit dessin. Et tout change, la courbe du temps vient d'infléchir, son tracé change, une nouvelle ligne se dessine, elle n'est pas seule.
Elle n'est plus seule, je ne l'étais plus, nous ne l'étions plus, nous ne le serons plus. Un parallèle qui veut tout dire, une petite fenêtre qui fait basculer ton monde. Qui fait ralentir le temps, et qui l'accélère en même temps. Et tout un rêve en devenir, tout un plan sur un avenir, un hypothétique qui se matérialise. Un début d'accomplissement, et une joie, par dessus toute mesure, au-delà du dicible, par delà les mots, loin dans un ciel dont la couleur a changé.
Et la boîte s'ouvre avec une douce violence, relâchant d'un coup la bonde et laissant s'évacuer des souvenirs devenus froids. On les regarde, on les comprend mieux, on en saisit les nuances. Parce qu'on sait ce qu'on a été, on comprend ce qui a été, on sait ce qu'on est.
Et on sait ce qu'on va être, c'est vrai maintenant, ce n'est plus un rêve...je vais être papa.
Nicolas



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